Qui était Léopold Sédar Senghor, le poète ?

En bref : Léopold Sédar Senghor, né en 1906 à Joal et mort en 2001, est connu comme premier président du Sénégal, mais il fut d'abord un grand poète. De Chants d'ombre (1945) aux Élégies majeures (1979), il a écrit une poésie ample et musicale, faite pour être dite avec des instruments, qui chante l'enfance sérère, les tirailleurs, l'amour et l'Afrique.
On connaît l'homme d'État, premier président du Sénégal indépendant, et le cofondateur de la négritude. On oublie parfois que Léopold Sédar Senghor se considérait d'abord comme un poète. Pendant plus de trente ans, entre les cours, les campagnes électorales et les sommets internationaux, il n'a jamais cessé d'écrire des poèmes. Voici comment entrer dans cette œuvre, plus accessible qu'on ne le croit.
Le « royaume d'enfance »
Léopold Sédar Senghor naît en 1906 à Joal, un village de pêcheurs de la Petite-Côte, au sud de Dakar, dans une famille sérère. Il passe ses premières années à Djilor, dans le Sine, entre les troupeaux, les pirogues et les veillées où l'on chante les ancêtres. Ce monde, qu'il appellera son « royaume d'enfance », sera la source de toute sa poésie.
Bon élève des missionnaires, il part pour Paris en 1928. Il y devient en 1935 le premier Africain agrégé de grammaire et enseigne dans des lycées français. C'est loin du Sénégal, dans la nostalgie, qu'il commence à écrire. Pour comprendre le mouvement qu'il fonde alors avec Aimé Césaire et Léon-Gontran Damas, lisez notre article Qu'est-ce que la négritude ?.
Les premiers recueils : l'exil et la guerre
Son premier recueil, Chants d'ombre, paraît en 1945. Le poète, à Paris, se souvient de Joal, des femmes de son village, des voix des griots. On y trouve son poème le plus célèbre, « Femme noire », qui s'ouvre sur ces mots : « Femme nue, femme noire ». La femme y devient l'image même de l'Afrique, belle, maternelle et sensuelle.
Le deuxième, Hosties noires (1948), naît de la Seconde Guerre mondiale. Mobilisé, fait prisonnier en 1940, Senghor passe deux ans dans des camps allemands, où il écrit une partie de ces poèmes. Il y rend hommage aux tirailleurs sénégalais, morts pour une France qui ne les reconnaît pas, et dit sa colère, avant de finir sur une prière de paix. Ce recueil est aussi un document précieux sur l'histoire du pays, que nous retraçons dans Quels livres lire pour comprendre l'histoire du Sénégal ?.
La même année, il publie l'Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française, qui réunit les poètes noirs écrivant en français. La préface de Jean-Paul Sartre, « Orphée noir », fait connaître la négritude au grand public.
Éthiopiques, une poésie qui se chante
Éthiopiques (1956) est souvent considéré comme son chef-d'œuvre. Senghor y chante les paysages, les rois et les femmes d'Afrique, mais aussi New York, dont il oppose le béton au rythme africain. Le recueil contient « Chaka », un long poème dramatique sur le roi zoulou.
Surtout, beaucoup de poèmes portent en tête une indication musicale : à dire avec une kôra, un balafon ou des tam-tams. Pour Senghor, le poème n'est complet que lorsqu'il est dit à voix haute et accompagné. Dans une postface, il explique cette idée d'une poésie proche du chant, héritée des griots et des chanteuses sérères de son enfance.
L'amour et la méditation
Devenu président en 1960, Senghor publie moins, mais ses recueils se font plus intimes. Nocturnes (1961) réunit des poèmes d'amour et des élégies où l'homme d'État s'interroge, la nuit, sur sa vie. Lettres d'hivernage (1973) rassemble des poèmes écrits pendant la saison des pluies pour sa femme, Colette, restée loin de lui : c'est sans doute son livre le plus simple et le plus tendre.
Enfin, les Élégies majeures (1979) sont de grands poèmes graves, adressés à des êtres qui ont compté pour lui, comme Martin Luther King ou Georges Pompidou, son ami de lycée. Un an plus tard, en décembre 1980, il quitte le pouvoir de lui-même. En 1983, il est le premier Africain élu à l'Académie française.
Comment lire sa poésie ?
La poésie de Senghor peut impressionner : vers très longs, sans rime, mots sérères ou wolofs, noms de lieux et d'ancêtres. Le plus simple est de la lire à voix haute, lentement, sans chercher à tout comprendre. On se laisse porter par le rythme, comme dans un chant, et les images reviennent d'un poème à l'autre : la nuit, la lune, les pirogues, les femmes, les morts qu'on honore.
Il faut aussi savoir que cette poésie a été discutée. Certains lui ont reproché d'idéaliser l'Afrique, ou de trop opposer l'émotion africaine à la raison européenne. Ces débats font partie de son histoire, et ils n'enlèvent rien à la beauté de ses meilleurs poèmes.
Par où commencer ?
Le plus pratique est l'Œuvre poétique, en poche, qui réunit tous ses recueils : on peut y picorer. Commencez par « Femme noire » et quelques poèmes de Chants d'ombre, puis lisez Éthiopiques en entier. Si vous préférez la poésie amoureuse, ouvrez Lettres d'hivernage.
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Livres cités
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